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Le tracé de la LGV : l'enfer au paradis du bio

TGV_630.jpgLe tracé de la LGV coupe les terres de Claude Lagarde en deux. Une catastrophe pour l'agriculteur biologique tombé en dépression. Il demande l'expropriation totale pour repartir de zéro.

Sur la photocopie du cadastre, les terres de Claude Lagarde sont délimitées en noir. Il y a collé les photos de sa maison et de son corps de ferme pour mieux se les représenter. Un trait jaune fluo barre le plan dans la diagonale. Il passe pile en travers de la ferme, où caquettent encore 250 volailles bio. «Qu'est ce que je vais faire d'une exploitation coupée en deux? Pour moi c'est catastrophique. C'est ma vie, c'était mon paradis.»

Le regard bleu de l'agriculteur installé au lieu-dit «Chez-Voyon» à quelques centaines de mètres de Blanzac-Porcheresse, se perd souvent dans le vide. L'effet des antidépresseurs qu'il avale pour tenir le choc depuis un an. Depuis qu'il connaît le tracé définitif de la ligne à grande vitesse (LGV).

Sur ses 28 hectares de terres bio où poussent du blé, de l'épeautre et des féveroles, 10 hectares sont réquisitionnés par le chemin de fer. «Dans le monde paysan, on ne décroche pas ses affaires comme ça. C'est comme si on vous sortait les tripes du ventre.»

Lors de ses premiers contacts avec Réseau ferré de France (RFF), il n'est question que de 8 hectares à amputer. «En Charente, on a décidé de procéder à un aménagement par remembrement. à Blanzac, il est particulièrement ambitieux», reconnaît Armand Thomas, directeur du pôle foncier de RFF pour la LGV.

L'idée est de faire jouer la solidarité entre les agriculteurs pour que chacun ne perde qu'un petit bout de terrain. «Claude Lagarde devait donc récupérer des terres d'un seul tenant dans un autre secteur du village.» Ce à quoi l'exploitant rétorque qu'ils «veulent jouer aux dominos en [lui] donnant plusieurs petites parcelles, c'est n'importe quoi». La colère est à peine contenue. Il ne se rend jamais seul aux réunions avec RFF. Fin février, Chantal Foucault, l'adjointe au maire de Blanzac, l'a aidé à se canaliser. «C'est un drame. Ce qui est difficile, c'est que pour une grosse machine comme RFF, le côté humain n'existe pas.»

Compte bancaire dans le rouge

La tragédie du cultivateur s'infiltre dans sa vie privée. Il a dû louer un appartement pour sa femme, handicapée à 80%, à Angoulême. «Elle ne pouvait plus tenir, elle ne supportait plus le bruit.» Quand les pelleteuses ont commencé à manger les arbres sur sa colline en octobre, le boucan est devenu insupportable. Les allées et venues des archéologues aussi. Tous les jours, il avale du bitume pour lui préparer ses repas.

Il ne sait plus dans quel degré de rouge s'est enlisé son compte en banque. En dix-sept ans, il avait pourtant réussi à rendre ses céréales bio rentables et était même «à l'aise» financièrement.

Dans son salon, la tapisserie s'étiole. La poussière s'accumule. Il ne travaille plus ses champs. C'est un ami qui s'en occupe. Les semis sont faits. La récolte est prévue en juillet. «Je ne sais pas quand les travaux vont commencer, je ne suis plus sûr de rien.» Chaque jour, il s'attend à voir débarquer des techniciens venus sonder la terre, en plein dans ses plantations.

Il y a quelques semaines, la donne a changé. RFF lui a pris 2 hectares de plus pour construire une route qui passera devant le pas de sa porte. Claude Lagarde demande l'expropriation totale et une indemnisation en conséquence pour tout rebâtir ailleurs. «On va regarder ça de façon pragmatique. On attend qu'il nous fasse une proposition de prix pour toute sa propriété», répond Armand Thomas. Un expert, rémunéré par l'agriculteur, devrait se prononcer dans les prochaines semaines.

L'expropriation totale, un fait rare

Une expropriation totale qui reste un cas particulier en Charente et que RFF n'est pas tenu d'accepter, car elle n'est pas inévitable. Mais Claude Lagarde ne s'imagine pas ouvrir ses volets et voir la LGV lancée à pleine puissance sous ses fenêtres. Et il y a le bruit. «Il n'y a pas de distance minimum à respecter entre une habitation et la ligne LGV, c'est le seuil acoustique qui fait foi», explique Armand Thomas. Et dans ce cas-là, il est jugé acceptable.

Depuis quelques jours, l'agriculteur a des vues sur les terres d'une commune voisine. Pour repartir de zéro.

Deux à trois ans perdus

À Courcôme, Bessac, Londigny, Marsac et Blanzac, sept agriculteurs bio sont concernés par le passage de la ligne à grande vitesse (LGV) sur leurs terres. Avec ses 10 hectares amputés, Claude Lagarde est le plus durement touché. Mais la problématique de l'agriculture biologique reste la même pour tous.

Lorsqu'un exploitant récupère des terres qui n'étaient pas exploitées selon des méthodes d'agriculture biologique, il doit attendre deux à trois ans avant qu'elles ne soient purgées de toute pollution chimique. C'est seulement passé ce délai qu'il pourra à nouveau se prévaloir du label vert. «Notre spécificité n'a pas été prise en compte lors des concertations entre la Chambre d'agriculture et Rédeau ferré de France (RFF), déplore Pierre Bousseau, président de la Maison de l'agriculture biologique. Nous demandons une indemnisation supplémentaire.»

Installé à Marsac, Olivier Seguin a été ponctionné de 2 hectares de vignes. Il a déjà commencé à travailler le bout de terre qu'il a récupéré en dédommagement. «Mais je n'ai pas retrouvé les mêmes cépages. Je vais donc perdre en quantité et en qualité de production.» Il craint de ne pouvoir approvisionner certains clients. Ce à quoi Armand Thomas, directeur du pôle foncier de RFF, répond que «le préjudice réel des agriculteurs bio a bien été analysé». «Leur manque à gagner a été pris en compte dès les premières négociations.» Il promet une piqûre de rappel et se réjouit «que les parcelles d'agriculture biologique puissent cohabiter avec la ligne LGV, qui ne pollue pas».

 

La Charente Libre
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