La mobilisation de la France "tradi" contre le mariage gay ne faiblit pas. Elle rêve de rééditer le coup d’arrêt à la loi Savary de 1984. L’accélération du calendrier législatif n’y a rien fait. Au contraire. À deux jours du vote solennel du projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, les opposants au texte ont donné une nouvelle preuve de leur mobilisation. 270 000 personnes selon les organisateurs, 45 000 manifestants selon la police. En somme, une nouvelle réussite pour cette « manif pour tous » décidée dans la hâte et sans la logistique des régions.
« Tout en étant contre cette loi, je n’avais jamais manifesté jusqu’à présent, explique Philippe, un ingénieur parisien de 45 ans. Les débats à l’Assemblée cette semaine m’ont convaincu de me déplacer. J’ai trouvé l’attitude de la majorité choquante. Cette volonté d’en finir. De bâcler la loi. Je me suis même acheté le Code civil », dit-il en progressant boulevard Raspail, le long de la gare Montparnasse.
Il fait un temps splendide. Aux terrasses des grands cafés, la France « bobo » avale un peu de travers au spectacle de la France « tradi ». Parfois, des gros mots fusent sur les trottoirs. La minorité « catho » commence à donner de l’urticaire à certains. Un jet d’œufs depuis les étages d’un magnifique immeuble haussmannien arrête net le défilé. « Montrez-vous au moins ! » scande la foule. « On ne répond pas aux provocs, on continue », dit un haut-parleur de la manif pour tous.
Le candidat Hollande voulait « apaiser la société française », survoltée par cinq ans de sarkozysme ? C’est raté. « Nous allons tordre le cou aux accusations scandaleuses d’homophobie dont nous sommes l’objet. Non, il n’y aura pas de violence. Non, il n’y aura pas d’agression homophobe », annonce dans le micro Frigide Barjot, celle par qui le projet présidentiel de « rassembler les Français » a pris du plomb dans l’aile. « On aime les homos ! » propose de scander Frigide Barjot à la foule. La foule ne suit guère. Il ne faut pas pousser.
Tout le quartier des Invalides, celui des ministères, est solidement cadenassé par les forces de l’ordre. Pourtant, les manifestants qui réclament « un papa et une maman » sont les mêmes qu’aux précédentes éditions. Plutôt bon enfant et « pépères ».
Mais, à 2 kilomètres de là, un autre rassemblement, place de la Bastille, consacre la « fracture » créée par ce projet de loi. Plusieurs milliers de personnes sont rassemblées, au milieu de drapeaux arc-en-ciel, pour répliquer aux manifestants anti-mariage gay. Ils dénoncent « l’homophobie » et revendiquent « l’égalité des droits ». Une photo de Christine Boutin, opposante virulente au projet de loi, est présentée comme « un des visages de la haine ».
Justement, Christine Boutin défile derrière la banderole des élus avec les anti-mariage, aux côtés de Gilbert Collard, le député FN, des députés UMP Patrick Ollier, Hervé Mariton, Jean-Frédéric Poisson, ou encore l’UDI Jean-Christophe Fromantin. Un équipage hétéroclite.
« Ils ont bonne mine, s’amuse Lionel, un étudiant en école de commerce présent à la manif pour tous. Les élus de droite sont aussi à la ramasse que ceux de gauche. Ce mouvement leur échappe à tous. »
Frigide Barjot, elle, redoute surtout qu’il lui échappe à elle en ce beau dimanche de printemps. « Si vous voyez des éléments incontrôlés en marge du défilé, signalez-les au service d’ordre, qui préviendra la police », annonce-t-elle.
De fait, « ils » sont là. Crânes rasés ou gros bras, un peu en marge, qui attendent la fin de la manif pour en découdre. Le gros de la troupe ne les voit pas. La foule n’est pas venue pour cela. Juste pour faire capoter le projet Taubira. Comme en 84 avec Savary au moment de l’école libre. Ils y croient.
« Ce mouvement a permis à la France de sortir enfin de l’idéologie de Mai 68 », s’enthousiasme un orateur sur le podium. Le clivage, c’est maintenant.
S’ils ne forment pas le gros des troupes anti-mariage pour tous, ceux-là apparaissent systématiquement dans les médias dès lors que les esprits s’échauffent. Malgré un sens assez commun de la provocation, tous n’atteignent pourtant pas le même degré de violence. À noter que les villes de Lyon, Nantes et Versailles sont les principales pourvoyeuses de manifestants interpellés par la police à Paris ces dernières semaines.
CIVITAS. Se présentant eux-mêmes comme un « lobby catholique traditionaliste », les militants de l’institut Civitas s’étaient déjà fait remarquer lors des manifestations contre les prières de rue, mais aussi par des actions coup de poing menées contre des pièces de théâtre jugées blasphématoires. Proche des intégristes lefebvristes et présidé par le sulfureux belge Alain Escada, Civitas revendique 1 200 adhérents se rassemblant sous des drapeaux français frappés du Sacré-Cœur. L’association avait attiré plus de 10 000 personnes lors de sa propre manifestation du 18 janvier. Elle a depuis été exclue par Frigide Barjot du collectif Manif pour tous.
PRINTEMPS FRANÇAIS. Ancienne porte-parole de la Manif pour tous, désormais entrée à son tour en dissidence, Béatrice Bourges est la nouvelle égérie du Printemps français. C’est elle, notamment, qui avait fait dévier le défilé du 24 mars vers les Champs-Élysées. Ne s’appuyant pour l’heure sur aucune structure officielle, la nébuleuse du Printemps français rassemble des militants d’origines très diverses, de l’aile droite de l’UMP jusqu’à l’extrême droite. À Bordeaux, samedi, une poignée d’entre eux a brièvement bloqué le pont de pierre. « Une faction qui obstrue les médias sur une agitation de crétins », dénonce Frigide Barjot. Soupçonné de ne chercher que le « happening politique », les seuls faits d’armes revendiqués par le Printemps français sont le harcèlement de ministres et d’élus favorables au mariage homosexuel.
DE L’EXTRÊME DROITE RADICALE AUX ROYALISTES… Adeptes de stratégies différentes, les mouvements d’extrême droite sont eux aussi montrés du doigt lors des débordements constatés en marge des manifestations. Si le Bloc identitaire (distribution de soupes de cochon aux SDF, apéros saucisson-pinard et occupations de chantiers de mosquées) réfute « toute violence qui nuirait au mouvement », les royalistes d’Action française (fondée en 1905) ne la condamnent pas formellement, tandis que plusieurs avatars estudiantins de l’ex-GUD n’hésitent pas à affronter ouvertement la police. Parmi eux, le Renouveau français et les Jeunesses nationalistes, structures fondées par deux anciens membres du FN exclus par Marine Le Pen pour avoir fait le salut nazi.
Le Sud Ouest