Située sur le tracé de la ligne nouvelle Tours-Bordeaux, Champagne-Vigny a anticipé les travaux.
Le TGV est déjà là. Bien avant le premier coup de pioche, la ligne nouvelle est dans tous les esprits à Champagne-Vigny. « Parfois, je n'en dors pas, ça me fatigue », soupire Serge Laduz, l'exploitant agricole le plus touché par les travaux à venir dans cette commune rurale située à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest d'Angoulême.
Le déboulé du projet LGV (ligne à grande vitesse) Tours-Bordeaux est déjà ancien en Charente. « L'histoire est arrivée aux oreilles de la municipalité dès 1990 », rappelle Gérard Saumon, maire depuis quinze ans après avoir été adjoint.
Le paysage alentour porte les signes avant-coureurs des futurs bouleversements. Le déboisement a été effectué. D'imposants tas de bûches occupent les bas-côtés des chemins vicinaux. Au milieu des labours qui épousent le profil tourmenté, des pieux à l'extrémité peinte en rouge signalent les limites de l'emprise ferroviaire.
L'affaire est entendue, pouvait-il en aller autrement ? Les enjeux de la qualité de vie à Champagne-Vigny ne pèsent pas très lourd face aux contraintes du tracé de la LGV Tours-Bordeaux. La démographie de la commune résume le déséquilibre. Avec ses 230 habitants, elle remplirait à peine une demi-rame du TGV Atlantique.
« Avec ou sans nous, la ligne aurait été construite. On a plutôt essayé de mettre tous les pouvoirs publics derrière nous, de manière à garantir le meilleur aménagement possible sur les 2,5 km qui traverseront la commune », indique le maire.
La critique constructive
Cette stratégie partenariale a été difficile à avaler sur un territoire qui était dès le départ concerné par les quatre hypothèses de fuseau. Résolument opposée au projet à ses prémices, Champagne-Vigny s'est rangée par la suite à l'option de la critique constructive. Pas seule. Face à Réseau ferré de France (RFF), face au futur concessionnaire Liséa, elle a œuvré au sein de l'Association de défense intercommunale du Sud-Charente, soit 17 communes aux intérêts convergents.
Au final, ce sont environ 44 hectares qui vont être consacrés au passage du train sur un parcellaire tourné vers la vigne et la polyculture. Il n'y aura pas de destruction de bâti. Mais dans ce pays à l'habitat dispersé, de nombreux foyers sont directement concernés. La ligne amputera des propriétés agricoles et tracera son sillon à quelques centaines de mètres des hameaux, au Pâty ou à La Côte. Elle a déjà arasé le bois du Puy-André, fréquenté depuis des lustres par les amateurs de champignons.
Elle apportera son lot de nuisances sonores et visuelles dans cette région de collines aux courbes arrondies qui parie sur les gîtes ruraux et les sentiers de randonnée pour diversifier ses atouts. Elle entamera le pittoresque d'un paysage chanté par Alfred de Vigny, qui a vécu la deuxième partie de sa vie dans son logis du Maine-Giraud, à l'écart du bourg - il abrite aujourd'hui le musée dédié au poète.
Inquiétudes sur le foncier
La LGV suscite aussi des interrogations, voire des inquiétudes, au sein d'une population de rurbains qui travaillent dans l'agglomération d'Angoulême et cherchent des terrains à prix abordable. Une quarantaine de maisons neuves ont été érigées durant la dernière décennie. En face, les bénéfices paraissent bien maigres. Regarder passer les trains, oui mais encore ? Gérard Saumon, qui maîtrise chaque côté du dossier, cite le fonds de solidarité territoriale : 100 000 euros par kilomètre mis en chantier, soit 250 000 euros environ pour Champagne- Vigny, une belle somme pour une commune de cette taille.
« Mais on voudrait aussi une redevance pérenne que nous verserait le concessionnaire, comme pour les autoroutes. À quelle hauteur ? 10 000 euros par kilomètre et par an ? C'est un point en suspens. Mais il n'est pas question de lâcher là-dessus », insiste le maire. Celui-ci espère par ailleurs que la diminution des temps de trajet depuis Paris et Bordeaux renforcera l'attractivité de l'Angoumois dans son ensemble.
Serge Laduz a d'autres préoccupations. Cet éleveur, qui possède un troupeau d'une cinquantaine de vaches, va voir 13 hectares de son exploitation investis par Liséa. « J'ai notamment une parcelle de 9,5 hectares de bonne terre qui sera traversée en plein milieu. Malgré le remembrement, je ne suis pas satisfait. On ne me propose pas des terres de qualité équivalente. Je veux une compensation équitable, ou alors qu'on me donne des surfaces plus importantes ! Sinon, je prendrai un avocat », annonce cet enfant du pays, très inquiet pour son patrimoine qu'il entend transmettre le moment venu à son fils.
Les nuisances des travaux
Outre ces lourdes questions individuelles à trancher, Champagne-Vigny s'apprête sans enthousiasme à s'engager dans le tunnel des travaux, quatre longues années qui vont s'étirer jusqu'en 2017. Gérard Saumon anticipe sans plaisir « la poussière, le bruit et les camions qui passeront dans le bourg ».
Il n'y a pas grand-chose à faire pour contourner le problème. Les communes du Sud-Charente ont signé avec RFF et les pouvoirs publics un « protocole de coopération » intégré au cahier des charges du concessionnaire. « Il s'appliquera pendant les travaux. RFF sera le garant des engagements pris », assure le maire. Appuyée sur un état des lieux préalable, la commune exigera notamment de récupérer un réseau routier en bon état.
Par la suite, il faudra s'habituer à voir une flèche argentée gronder à près de 300 km/h à travers la campagne. À cette vitesse-là, le tronçon LGV de Champagne-Vigny devrait être avalé en l'espace de 30 secondes…
Les 302 kilomètres de ligne nouvelle ne pourront pas être réalisés avant 2017. Car le top départ n'a toujours pas été donné pour cet énorme chantier entre Tours et Bordeaux, le contrat de concession entre l'État et Liséa n'étant pas signé. Pour ce faire, il faut avant tout s'entendre sur le financement public du projet (1,6 milliard d'euros apportés par les collectivités locales sur 7,4 milliards). Or, la Région Poitou-Charentes négocie âprement sa contribution.
Le Sud Ouest du 070311