"A travers le monde, le train à grande vitesse n'a plus le vent en poupe."
De la Chine aux Etats Unis ou au Royaume-Uni, des projets de TGV sont retardés ou annulés.
Auréolé de sa réputation de moyen de transport à la fois respectueux de l'environnement et vecteur de développement économique le train à très grande vitesse vient de subir une série de revers parfois brutaux. Les incidents qui ont éclatés dimanche 3 juillet lors des manifestations "NO TAV" ( non à la grande vitesse) organisées dans la val de Suse témoigne du degré d'hostilité qu'engendre du côté des Alpes, la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Cette liaison qui permettrait de réunir les réseaux français et italiens, suscite des réactions aussi virulentes que s'il s'agissait de réaliser une centrale nucléaire dans la vallée.
Le même jour, le Sunday Télégrah britannique rendait publique une lettre du maire conservateur de Londres indiquant son refus de soutenir en l'état le projet TGV vers Manchester et Birmingham. Boris Johnson ne donnera pas son aval à une section de voie au départ de la capitale qu'à condition que celle-ci soit entièrement souterraine. Un surcoût qui compromet gravement la réalisation du programme souhaité par le gouvernement conservateur de David Cameron.
Au Portugal, la liaison à très grande vitesse entre Lisbonne et Madrid aura été la première victime du plan d'austérité dévoilé le 28 juin par le nouveau premier ministre, Pedro Passos Coelho. Ce projet vedette de l'ancien gouvernement devait être achevé en 2013.
Tous ces contretemps éloignent la perspective de constituer un réseau européen interconnecté, capable de rivaliser avec les liaisons aériennes. Nouvelle eldorado de la très grande vitesse ferroviaire, la Chine reconsidère elle aussi ses ambitions. Très attendu, le TGV Pékin-Shanghai a été inauguré le 30 juin dans un climat assez lourd. Outre que le ministre chargé des projets ferroviaires vient d'être démis de ses fonctions après avoir été convaincu de favoritisme dans l'attribution des marchés, les autorités commencent à sérieusement s'inquiéter de l'endettement record ( jusqu'à 200 milliards€) accumulé par le gigantesque programme chinois qui a permis de réaliser 8300 kilomètres de voies à très grande vitesse. Entre Pékin et Shanghai, la vitesse de nombreux trains a été réduite et les tarifs revus à la baisse. Cet ajustement intervient un mois après la décision d'arrêter une liaison TGV dans l'Est du pays et de suspendre la construction d'une autre dans le nord, pour incompatibilité avec la protection de l'environnement.
Enfin, aux Etats Unis, les difficultés budgétaires de la Floride et l'élection d'un gouvernement républicain ont eu raison, en février, de la liaison envisagée entre Tampa et Orlando.
Sacrifiée sur l'autel de la réduction de la dette publique et désormais placée en situation de porte-à-faux avec les impératifs environnementaux, la très grande vitesse ferroviaire affronte la crise de son modèle économique.
La France, qui commémore en 2011, le trentième anniversaire de la première ligne TGV entre Paris et Lyon, en fait elle aussi l'expérience. Comme en a témoigné l'interminable feuilleton du financement de la ligne Tours-Bordeaux, finalement bouclé mi-juin, l'Etat, Réseau ferré de France ( RFF) et les collectivités territoriales ont du mal à boucler les budgets, malgré le recours à l'investissement privé?
Le projet de ligne à grande vitesse, Bretagne-Pays de Loire, décidé par le Comité interministériel d'aménagement et de développement du territoire de 2003, a attendu pas moins de huit ans pour boucler son financement, annoncé jeudi 7 juillet par Nicolas Sarkozy.
Soumise à des droits de péage qui absorbent le tiers des recettes - stagnantes - de la grande vitesse, la SNCF récuse ouvertement le "tout-TGV" et plaide pour que les fonds publics davantage les réseaux classiques. Soucieuse de sa rentabilité, elle mise surtout sur l'exploitation de lignes internationales (Thalys, Eurostar…) Dépourvues d'un financement pérenne, les ambitions du Grenelle de l'environnement ( 2000 kilomètres de nouvelles lignes à grande vitesse d'ici à 2020) affichent, dans ces conditions, un caractère de plus en plus baroque.
Le Monde du 9 juillet 2011