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A cause de la LGV, leur maison "n'a plus de valeur"

TGV_1232.jpgDes riverains de la LGV contestent les indemnisations devant le juge des expropriations. Comme Dominique Martini, propriétaire d'un corps de ferme moyenâgeux. Les piquets qui délimitent l'emprise de la LGV frôlent les dépendances aux charpentes rénovées de La Joffrie, à Roullet-Saint-Estèphe. La ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux, encore virtuelle, mordille même une partie du terrain gazonné à l'entrée du corps de ferme moyenâgeux.

En dépit de la proximité de la RN 10, La Joffrie conserve ce charme discret des solides demeures patrimoniales charentaises où l'on aime goûter au silence. Mais, très bientôt, La Joffrie sera cernée par la route nationale, la RD 910, sa nouvelle bretelle d'accès pour les camions et, bien sûr, la voie ferrée dédiée à la grande vitesse.

Propriétaire des lieux, Dominique Martini ne se résigne pas à voir la maison familiale être ainsi dépréciée, malgré les isolations phoniques promises par le constructeur de la voie : « C'est viscéral. Il s'agit de la maison où je suis née, où j'ai grandie. Si je monte au créneau, c'est parce que cette maison symbolise les valeurs que mes parents m'ont transmises. Je me bats pour eux, pour mon arrière-grand-mère qui avait acheté la maison en 1870 et pour les seigneurs d'antan. »

Confisqués à la Révolution

La Joffrie en a effectivement vu d'autres. Anoblie en 1574, la propriété a abrité un certain André François qui, au XVIe siècle, portait le titre d'écuyer et seigneur de « La Geoffrie », comme on l'écrivait autrefois. Passées dans la famille Terrasson, la demeure et ses terres sont, à l'aube de la Révolution, la propriété d'Henry de La Faux de Chabrignac, doyen du chapitre cathédral d'Angoulême.

Las, l'homme refuse de prêter les serments exigés par les révolutionnaires et se hâte d'émigrer. Ses biens sont alors confisqués et adjugés, le 17 nivôse an II, au sieur Nadaud pour la somme de 33 110 livres en numéraires et assignats.

De la Révolution française à Réseau ferré de France, donc… Pour construire sa ligne, RFF a amputé de 4,6 hectares, actuellement en fermage, un domaine qui en compte 29. « Au départ, ils prévoyaient d'en prendre six. Ça s'est réduit comme une peau de chagrin », constate Dominique Martini. À 60 centimes le mètre carré pour des terres agricoles, la propriétaire s'estime mal indemnisée. La semaine dernière, devant le juge des expropriations, elle a demandé que RFF double la mise, à 1,20 € le mètre carré. Début avril, une audience décidera du sort de la requête.

Vibrations

« Ce n'est pas qu'une question d'argent même si j'attends une meilleure indemnisation. C'est aussi une question de principe. » Demeurant à Paris pour des raisons professionnelles, Dominique Martini avait planifié sa retraite à La Joffrie. « Je voulais aménager la ferme et les dépendances en chambres d'hôtes. »

Un projet qui a flétri au fur et à mesure que le tracé définitif de la LGV se rapprochait des murs de La Joffrie. « Tout tombe complètement à l'eau. La maison va être prise dans un triangle infernal, entre la route et le rail. Maintenant, elle ne vaut plus rien. Les agences refusent de l'estimer et d'établir des attestations immobilières. Et aujourd'hui, j'ai peur pour cette maison : elle date du Moyen Âge, elle n'a pas de fondations. Je crains que les vibrations, les tirs de mine pendant le chantier ne viennent à l'endommager. »

Ironie du sort, la ferme de La Joffrie avait été un temps au centre d'un débat capital pour la LGV. Lors de l'enquête publique originelle, RFF avait imaginé racheter l'ensemble pour y poser une gare. Un scénario obsolète depuis que la gare LGV a été confirmée à Angoulême.

Adir : audience au tribunal le 4 avril

Ils ont, eux aussi, rencontré le juge des expropriations, sur leurs terres, la semaine dernière. Une quinzaine de propriétaires de Nersac, La Couronne et Roullet, dont les terres seront en partie mangées par la LGV, contestent l'indemnisation qui leur est accordée.

Une indemnisation qui culmine, comme dans le cas de Dominique Martine, à 60 centimes d'euros le mètre carré. « Cette offre a été refusée, confirme Franck Decet, président de l'Association de défense des riverains (Adir) qui regroupe les mécontents.

« Nous ne contestons pas l'utilité publique de la LGV, mais nous estimons que nos terres valent plus que cela. »

Les propriétaires concernés mettent en avant la situation de ces terrains agricoles périurbains susceptibles, à plus ou moins long terme, de devenir constructibles, d'accueillir zones artisanales ou industrielle : « C'est ce que nous appelons des terrains en situation privilégiée parce qu'ils auraient capacité à être urbanisés dans un avenir proche. »

10 à 30 € le mètre carré

Selon les cas, les propriétaires réclament à RFF des prix variant de 10 à 30 euros le mètre carré : « Si on en restait aux prix actuellement proposés, ce serait une grosse perte patrimoniale pour ces propriétaires qui seraient dans l'incapacité d'acquérir les mêmes surfaces à des endroits présentant les mêmes caractéristiques. »

Les propriétaires vont-ils obtenir gain de cause ? La décision est aujourd'hui entre les mains de la justice. Avec une première audience capitale, devant le juge des expropriations, le 4 avril.

Lors de cette audience, le tribunal statuera sur une indemnisation provisionnelle à hauteur de ce que proposera l'expropriant. « Une deuxième audience sera ensuite programmée, une fois que les avocats des différentes parties auront communiqué leur mémoire. Nous espérons à ce moment-là percevoir le supplément que nous demandons. »

D'ici cette seconde audience, RFF et Coséa, le constructeur de la LGV, pourront disposer des terrains à leur guise. Le grand chantier débutera vaille que vaille, même si les cas des propriétaires mécontents des indemnisations touchées ne seront pas tout à fait réglés.

Le Sud Ouest
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